GÉOPOLITIQUE / GEOSTRATEGIE/ NORD - SUD / COMMENT CONTINGENTER LA JAUGE DE L'ARCHITECTURE DES PUISSANCES
Par ces temps géopolitiquement venteux où les instances internationales issues de la Seconde Guerre mondiale sont contestées, les États-Unis restent une sidérante illustration, à grande échelle, de ce changement du monde. " pays du Nord " et " pays du Sud " les mots pour dire les inégalités sont datés et ne suffisent plus à décrire le monde. Il s'agit selon cette analyse de proposer un nouveau découpage, prenant en compte les processus récents. Il en ressort des types d'États formant trois groupes : les "précaires ", les " favorisés " et les " émergents ", ces derniers étant les plus nombreux.
L'opposition (Nord Sud) a vu le jour en 1980 dans un rapport du social-démocrate allemand " Willy Brandt 1913-1992 " : le " nord " correspondait à des ensembles dominants (États-Unis - Canada, Europe occidentale Japon et, dans une moindre mesure, Europe centrale, orientale, URSS et à leurs annexes de l'hémisphère sud " Australie Nouvelle-Zélande. Le (sud) renvoyait aux périphéries économiquement et politiquement dominées d'Asie, d'Afrique et d'Amérique latine. Cette fracture de cette époque demeure un panorama des rapports de domination géopolitique. L'irruption du phénomène d'émergence, au début des années 1990, bouscule l'ordre mondial bipartite. Diffusé par la Banque mondiale, il décrit les États autrefois dominés qui se hissent au rang de puissances mondiales ou régionales. Ainsi apparaît en 2001 l'acronyme BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine), puis BRICS avec l'Afrique du Sud, pour identifier un nouveau groupe de pays où investir. Afin d'évaluer la pauvreté, deux premiers indicateurs ont ici été choisis : le taux de fécondité des femmes et la mortalité infantile ; ils sont d'autant plus élevés qu'un pays est pauvre. Pour la richesse et les inégalités, le PIB par habitant en dollars constants est l'indicateur le plus brut. On le complète par la consommation des ménages en dollars par habitant, permettant de mesurer l'accès effectif de la population à la richesse du pays et la formation du capital fixe, indiquant la capacité réelle du pays à générer des investissements. Et l'on y ajoute une dimension temporelle : 2000 - 2020. Enfin, il faut ajouter un élément composite : l'écart entre les revenus des 10% des plus riches et ceux des 50% des plus pauvres au sein de l'État. On taille ainsi une catégorisation, avec une typologie correspondante, a un découpage du monde en six classes regroupant chacune entre 7 et 54 pays sur les 151 étudiés. Pour chacune des six classes, on peut identifier un (parangon), c'est-à-dire l'État le plus typique au regard de la valeur des sept indicateurs. Trois grands profils s'anesthésient. Les pays (précaires) " classes 1 et 2 "sont dans une situation de fragilité face aux aléas. Les (favorisés) ce sont les pays des classes "classes 5 et 6 " afin de rendre compte d'une situation de richesse et de développement qui est le résultat d'un certain nombre d'héritages. Les États des classes 3 et 4 sont qualifiés d'émergents, car leurs caractéristiques sont celles que l'on retrouve au sein de ce processus : hausse de la richesse par habitant, recul des marqueurs démographique de la pauvreté, mais, maintient d'inégalités internes très élevées. Néanmoins, ce découpage représente un monde divisé non plus en trois, mais un monde en six. Ces groupes ne sont pas des (blocs), mais des catégories établies par proximité, statistique étant le reflet imparfait d'une réalité aussi crue que la mortalité infantile ou la richesse d'une population. Ils font apparaître au monde dans lequel les (favorisés) forme un club fermé jouissant d'héritages acquis dans la longue durée, dont l'antichambre comporte des périphéries, de celles de l'Union Européenne (UE) fragilisées par les crises ou récemment intégrées aux États pétroliers autrefois catégorisés au " Sud ". Parallèlement, les émergents sont un vaste ensemble, qui comprend la majorité de la population mondiale, avec partout une hausse de la richesse en moyenne, souvent mal répartie, mais qui recouvre une diversité de situation, du géant chinois à des nations enclavées moins connectées à la mondialisation. Enfin, ces recompositions géographiques de l'architecture mondiale du développement sont liées à des trajectoires nationales ou sous-continentales, à la fois sociale, économiques et politique. Elles invitent à repenser le monde dans sa diversité et sa complexité, en passant du dualisme (Nord Sud) à un système international polyfonctionnel dans la sphère géopolitique face à la polynucléarité de l'architecture des puissances.
BRICS / UN BLOC PORTEUR D'UN NOUVEL ORDRE MONDIAL
Un défi envers l'hégémonie des États-Unis. Après l'élargissement acté en août 2023, les BRICS vont passer de cinq à 11 membres. Choisis parmi la vingtaine de pays ayant formulé leur demande d'adhésion, les nouveaux venus comptent l'Éthiopie et l'Argentine, qui permettent au bloc de renforcer ses pôles africain et sud-américain. Tout en intégrant quatre monarchies du Moyen-Orient : trois alliés traditionnels des États-Unis, l'Arabie Saoudite, l'Égypte, les Émirats, ainsi que l'Iran, allié de la Chine et de l'Inde. La question de l'intégration de l'Algérie au sein des BRICS, repose essentiellement sur le mépris ostentatoire des émiriens, la Russie et l'Inde. Face à cette situation, ces pays n'hésitent pas à agiter le spectre des conflits au Mali (AZAWAD) le Niger et le Burkina-Faso. Dans une logique régionale et de sécurisation de son territoire, la diplomatie algérienne diffuse aussi une stratégie d'accalmie afin d'éviter toute escalade avec notamment le Maroc et le Mali. Face à cet " axe de résistance " l'Algérie, intensifient ses relais d'influences régionaux afin d'éviter une dégradation sécuritaire dans la région malgré l'ingérence des Emirats-Arabe-Unies et leurs alliées. Le groupe réunit désormais six des dix principaux producteurs de pétrole. Dans un contexte marqué par la guerre en Ukraine et l'opposition sino-américaine, l'adhésion de ces six nouveaux membres sonne comme une victoire pour le président rouge depuis 2013. Pékin et Moscou, ont fait pression dans ce sens, tandis que New Delhi et Brasilia se sont montrés plus hésitants. Ce bloc élargi pose-t-il un défi aux États-Unis, et plus généralement à l'Occident ? Si la Chine espère faire des BRICS un rival du G7, voire s'établir comme le leader du (Sud global), on peut s'interroger sur la gouvernance de ce forum qui rassemble des régimes politiques dissemblables et des rivalités géostratégiques profondes. Entre l'Inde et la Chine d'abord, mais aussi entre l'Éthiopie et l'Égypte, sur le partage du Nil, et enfin entre les Saoudiens et l'Iran. L'élargissement du bloc marque l'éloignement de ses membres avec la puissance américaine.
LE DOLLAR AMÉRICAIN / UNE MONNAIE EN PÉRIL
Réunis du 22 au 24 août 2023, les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) ont affirmé leur intention de créer une monnaie commune afin de défalquer leur indépendance au dollar, dans un contexte avec lequel les sanctions contre Moscou mettent en relief la centralité de la devise américaine comme levier d'une diplomatie sous influence occidentale. La prééminence du dollar, pierre angulaire du système financier international, devenu devise internationale de référence, le dollar a d'abord symbolisé l'essor économique occidental durant la période de la guerre froide et son affirmation culturelle comme monde libre, sera-t-elle en péril ? Des institutions tel le Fonds Monétaire International (FMI) incarnent les fondements de ce nouvel ordre financier fondé sur le dollar. Quand, au tournant des années 1990, la chute du mur de Berlin et l'implosion de l'URSS marquent la fin du monde bipolaire, les dernières résistances au système dollar tombent. Sa consolidation se produit alors que les États-Unis s'affirment comme l'unique super-puissance. Monnaie de réserve des banques centrales de la planète, il assure un rôle de stabilisateur financier et de facilitateur des transactions. Cette hégémonie est telle que l'on peut considérer que l'essor de puissance comme la Chine, l'Inde ou la Russie au cours des années 2000 a aussi bénéficié de la disponibilité de la devise américaine. Du moins, son usage par les établissements financiers mondiaux, publics ou privés, va de pair avec une dépendance croissante aux intérêts des américains. C'est cette mensuration politique qui est discréditée et aiguillonne certains pays à vouloir s'éloigner du dollar, perçu comme la quintessence levier de la contagion américaine. Depuis déjà quelques années, l'émergence d'une nouvelle résistance au dollar qu'illustre la multiplication des initiatives ciblant à le contourner. Si l'essor de ces alternatives a déclenché un léger déclin du dollar, sa place dans les réserves des banques centrales mondiales, passant de 64% à 57% en 2023. La devise représente toujours 89% des transactions sur le marché des échanges et 60% des facturations d'échanges commerciaux. Cela n'empêche pas d'entrevoir les prémices d'un effondrement de l'ordre monétaire mondial. Enfin, le renforcement des tensions géopolitiques et géostratégiques, l'usage croissant de certaines cryptomonnaies et l'énorme déficit commercial des américains (1177, 38 milliards de dollars en 2022 ; 779 milliards en 2023) constituent autant de signes annonciateurs d'une multipolarité financière. Entortiller contre la hausse des taux, plusieurs banques régionales américaines ont fait faillite début 2023. Après les accords de (Bretton Woods) plaçant le dollar américain au cœur du nouvel édifice financier international, cette décision s'impose en vertu de la puissance accumulée par les américains au sortir du conflit de la Seconde Guerre mondiale.
Seul belligérant à ne pas connaitre de dommages sur son territoire, sa production industrielle a doublé par rapport à l'avant-guerre. À cette époque, les États-Unis détiennent les deux tiers des réserves d'or de la planète ; autrement dit toutes les monnaies occidentales sont alors indexées sur le dollar. Enfin, avec l'élection de Donald Trump, nous sommes en droit de nous interroger : est-ce l'avenir sombre des États-Unis qui s'annonce face aux BRICS ?
MOHAMMED CHÉRIF BOUHOUYA