GEOPOLITIQUE DE L'AMERIQUE LATINE / INÉGALITÉ, RIVALITÉ, DÉPENDANCE
"Extrême occident" ce continent des malentendues est surtout marqué par "une unité de destin, plus subie que choisie." C'est sa dépendance aux fluctuations internationales, son attachement à des représentations venues d'ailleurs et sa difficulté à sortir durablement de la pauvreté qui en font l'unité.
Qualifiée d'abstraction par le diplomate " Henry Kissinger", l'Amérique Latine est une expression polysémique et controversée. Utilisée par des auteurs chiliens et colombiens en 1856 pour affirmer la volonté d'un modèle de développement spécifique et démocratique face aux volontés de puissance des États-Unis, "America Latina" possède d'emblée un caractère anti-impérialiste. L'expression ne se généralise qu'à partir de la création en 1948 par l'ONU de la Commission économique pour l'Amérique Latine ( CEPAL, devenue Commission économique pour l'Amérique Latine et les Caraïbes en 1985 ) chargée de définir des stratégies de développement pour le continent américain envoie de développement : le sous-continent est ainsi considéré comme l'un des trois pôles du " tiers monde" par l'économiste Alfred Sauvy en 1954 avec l'Afrique et l'Asie. En définitive l'expression Amérique Latine renvoie à des histoires et des représentations variées, des mémoires parfois antagonistes sur un continent pluriel, loin d'être entièrement Latin. Néanmoins, les critères Linguistiques se doublent de critères géopolitiques, géoéconomiques et géoculturels. Désormais, l'expression "Amérique Latine" tend à recouvrir tout le continent américain à l'exclusion des seuls Canada et États-Unis, avec comme critère principal le fort gradient d'inégalité où les "non-Blancs" sont les moins bien dotés. Ainsi délimité, l'Amérique Latine regroupe 650 millions d'habitants répartis dans 35 pays, 20,5 millions de km et 4 fuseaux horaires. Sur les 20,5 millions de km de la Terre de Feu au Sud à la frontière mexicano-américaine au nord et 5000 km de la côte atlantique du Brésil à la côte pacifique du Pérou ; Sur le continent ou dans les îles des Caraïbes et du Pacifique, la diversité géologique, biologique et climatique est la première marque d'un ( continent) structuré par la cordillère des Andes à l'ouest, 7000 km de long, 200 à 800 km de large, culminant à près de 7000 m. Et par l'un des plus grands "poumons verts" de la planète, l'Amazonie.
UN CONTINENT SUFFRAGANT
Dans le cadre d'une économie de prédation coloniale, le continent se spécialise dés le XVI siècle dans les cultures d'exportations, ce qui explique sa dépendance aux évolutions de la conjoncture mondiale, mais aussi son faible taux d'industrialisation. Si la Première Guerre mondiale a permis de renforcer les économies Latino-américaines, la crise de 1929 a démontré leur extrême fragilité. Plusieurs pays développent alors une stratégie de substitution aux importations en soutenant la croissance d'un secteur industriel visant à l'autonomie, ce qui abouti, à la fin des années 1950, au développement qui sacralise la croissance industrielle comme marqueur de la civilisation, et dont Brasilia est un exemple à ciel ouvert. Quel que soit le modèle de développement choisi, l'Amérique Latine reste cependant dépendante de ses exportations et n'a pas réussi à faire des immenses richesses de son sous-sol ( 40% de la bauxite mondiale, autour de 20% du cuivre et de l'étain, or, fer, pétrole ) un instrument de son indépendance. La malédiction du sous-sol profite essentiellement aux firmes étrangères et aux élites nationales prédatrices, ce qui confirment la crise de la dette et la "décennie perdue" qui débute au Mexique en 1982. Vis-à-vis de l'Europe puis les États-Unis, aujourd'hui de l'Asie et surtout de la Chine, la dépendance de l'Amérique Latine, y compris par l'innovation, s'est renforcée tout en se diversifiant d'autant que les rivalités intrarégionales permettent à ses clients de diviser pour mieux régner. Ainsi, l'Argentine, le Brésil et, plus récemment, le Paraguay sont devenus depuis le milieu des années 1990 des leaders mondiaux de produits OGM ( soja, maïs, coton, haricots, blé, mais ces choix, destinés aux marchés extérieurs, empêchent un développement de culture vivrières et de l'autoconsommation. Un dernier aspect de la porosité de l'Amérique Latine aux influences extérieurs est celui de la religion, qui devient un moyen de rejeter une domination multiséculaire d'un pouvoir ontologiquement lié à l'église catholique. Le succès des formes "chaudes" de protestantisme venues des États-Unis est tel que les protestants sont aujourd'hui autour de 40% aux Honduras et Guatemala, 35% au Belize 30% au Salvador et Haïti et plus de 25%au Brésil.
L'OMBRE DES ÉTATS-UNIS
Continent déduit, l'Amérique Latine a dés ses débuts une relation étroite de dépendance/ répulsion avec l'Europe dont elle souhaite à la fois la reconnaissance de ses spécificités mais celle de sa proximité culturelle et historique nécessaire à la sortir d'un face-à-face de plus en plus étouffant avec les américains. En effet, à partir de la doctrine " Monroe" de 1823 et son " corollaire Roosevelt" de 1904 qui fait lui-même suite à l'annexion de territoires mexicains entre 1845 et 1853, à l'affirmation du panaméricanisme en 1889 et sa traduction en 1898 entre autres à Cuba et Puerto Rico, ce sont les américains qui dictent la destinée de la région. Des gradients de dépendance se forment en fonction de la proximité, géographique d'abord, idéologique ensuite, avec les États-Unis qui n'hésitent pas à intervenir économiquement, politiquement, ou militairement. Soutien au coup d'État militaire et aux " Chicago boys" au Chili en 1973, intervention à Grenade en 1983 et Panama en 1989, mais aussi au travers du FMI pour une dérégulation massive dans les années 1990. Cette ombre portée des américains est aussi grandement à l'origine de contre-modèles et de guérillas communistes et/ou des indigènes, à Cuba, au Venezuela ou de la région dans les pays andins. La démocratisation puis le tournant à gauche de la région dans les années 1990 et 2000 sont plutôt le résultat d'un désintérêt croissant des États-Unis pour cet ensemble. Le grand nombre d'associations régionales dans lesquelles s'inscrivent les pays d'Amérique Latine depuis 1945 montre aussi des rivalités entre des pays s'inspirant de modèles qui peuvent fortement différer. Pendant la guerre froide, la charte de l'Organisation des États américains ( OEA) signée en 1948 traduit la volonté des États-Unis de faire de l'Amérique Latine son " pré carré", réaffirmée dans l'Alliance pour le progrès en 1961. Sous leur houlette se forme aussi le Marché commun centraméricain en 1960, devenu système d'intégration centraméricain en 1991. Après l'entrée en vigueur du " Mercosur" en 1991 qui regroupe presque toute l'Amérique du Sud, puis de l'ALENA en 1992, un tournant plus anti-état-unien se fait sentir aprés la proposition des États-Unis de créer une Zone de libre-échange des Amérique ( ZLEA ) en 1998. Le Venezuela développe une alternative bolivarienne pour les Amériques " ALBA" en 2001 et, en 2008. L'Amérique du Sud se regroupe dans l'Union des nations sud-américains " UNASUR". Le premier organisme à l'échelle continentale hors États-Unis et Canada et la Communauté d'États d'Amérique Latine et des Caraïbes " CELAC" en 2011, ce qui n'empêche pas la majorité des États d'Amérique Latine de signer des accords bilatéraux de libre-échange avec les États-Unis, mais surtout avec la Chine. C'est aussi en 2011 qu'est signée l'Alliance du Pacifique entre Chili, Colombie, Mexique et Pérou, avec comme buts de renforcer le libre-échange et de contrer l'influence du Venezuela. Tous ces accords sont cependant au point mort depuis l'éclatement de la crise vénézuélienne en 2013 et son accentuation depuis 2019.Enfin, les options politiques et économiques recoupent les rivalités régionales ( Argentine/Brésil/Colombie; Bolivie/Chili/Pérou; Nicaragua/Costa Rica/Salvador ) et contribuent à considérer l'Amérique Latine plus comme une mosaïque qu'un continent unifié, néanmoins, depuis l'arrestation de Maduro par Trump est avec le soft power de la Chine, les pays du continent s'alièneront du côté de Pékin.
VIOLENCES/ UN CONTINENT HORS DE CONTRÔLE
9% de la population mondiale concentre 33% des homicides. Le continent est le plus violent du monde depuis la fin du XX siècle. Ancienne, protéiforme et endémique, la violence s'y caractérise par son indépendance relative à l'amélioration des conditions socio-économiques, son lien avec la prédation des ressources et son caractère urbain, avec 43 des 50 villes les plus violentes au monde, dont 19 au Brésil, tandis que Tijuana détient le record du taux d'homicide en 2023 avec 138/ 100 000 personnes ( Caracas est à 100/ 100 000.) Le " triangle du Nord" ( Salvador, Honduras, Guatemala ) concentre des formes de violence extrême qui ont des causes multiples et relevés surtout du trafic de drogue et de la corruption des élites politiques, économiques et sécuritaires. La pauvreté y est omniprésente. Ces trois pays cohobent l'emprise des Maras, gang criminels exportés des États-Unis dans les années 1990 et devenus des mini- États en essaimant dans des zones rurales et en diversifiant leurs activités dans une région devenue capitale afin d'assurer le transport de la drogue. En Colombie, au Mexique et au Brésil, les violences sont marquées par la part des forces de l'ordre. En Colombie, la signature d'un accord de paix en 2016 n'a pas gommé le haut degré de militarisation historiquement lié au conflit avec les guérillas et à la lutte contre le trafic de drogue ni le souvenir des exactions des paramilitaires. Des affrontements ont lieu pour le contrôle de la production de cocaïne dans les zones que contrôlait la guérilla. Des militants des droits de l'homme et des dirigeants d'associations sont assassinés, tandis que d'anciens membres des Forces armées révolutionnaires de Colombie ( FARC) se reconvertissent dans des activités criminelles. Plus récemment, à la suite d'interventions brutales des forces de l'ordre contre des personnes qui n'avaient pas respecté le confinement en mai 2020, un fort mouvement de protestation a gagné les rues. Au Mexique, où chaque une demi-heure trois personnes trouvent la mort, les cartels se partagent ou rivalisent pour le contrôle du territoire et exercent une violence à la hauteur des enjeux liés à la drogue au point de remettre en cause les capacités du pouvoir national et local. Au Brésil, la violence galopante est certes affaire de criminels, mais aussi de la police, considérée comme la plus violente au monde. Le Venezuela et le Nicaragua sont marqués par des dérives autoritaires. Un rapport des Nations unies souligne que des crimes contre l'humanité ( exécutions extrajudiciaires, actes de torture sont régulièrement commis au Venezuela. ) Ces agissements constituent une politique d'État de contrôle social. Plus de 4,3 millions de Vénézuéliens ont quitté leur pays depuis 2015, ce qui a fait le deuxième exode mondial aprés les Syriens. Au Nicaragua, depuis le début des protestations de masse en avril 2018 contre le Président en place, toute forme d'opposition est muselée, la presse et les défenseurs des droits de l'homme sont régulièrement menacés, provoquant un exode vers le Costa Rica voisin. La région est l'épicentre du trafic de drogues générant entre 400 et 600 milliards d'euros par un an. La production de coca et de cocaïne, de pavot, de substances de synthèse et la logistique font vivre plusieurs millions de personnes. Cette activité très lucrative permet également d'en faire prospérer d'autres, comme la cyberdélinquance et le blanchiment d'argents. Au Mexique, c'est un ancien policier qui, à la tête du cartel de ( Jalisco Nueva Generacion ), a aujourd'hui la mainmise sur le marché des méthamphétamines et drogues de synthèse. L'ampleur du trafic tendrait à faire basculer l'Amérique Latine dans une forme d'organisation cartellisée et d'alliance en fonction des besoins de production et d'acheminement de la drogue et autres trafics, associée à un fort degré de corruption et d'infiltration, brouillant les frontières et la souveraineté des États. Les violences sont institutionnalisées, le discrédit des élites et la corruption importants. Le sentiment d'impunité, largement partagé, concerne les forces de l'ordres et les élites politiques et économiques.
Entre 1992 et 2018, la région a connu 18 destitutions et de nombreuses crises majeures qui touchent la quasi-totalité des pays, dont le Chili depuis 2019. Trois anciens Présidents du Salvador sont ainsi mis en examen pour avoir chacun détourné jusqu'à 354 millions de dollars. Si 88% des victimes de meurtres sont des hommes, dont une forte proportion d'adolescents, peu qualifiés et issus des milieux défavorisés, les femmes en subissent également les effets secondaires ( viols, maltraitances, féminicides avec plus de 12 femmes par jour assassinées au Mexique ).
MOHAMMED CHÉRIF BOUHOUYA